et alors jeunesse
Planeta Tangerina : une couleur, un fruit, des livres

Planeta Tangerina : une couleur, un fruit, des livres

En octobre prochain sortira le numéro 13 de la revue Hors cadre[s] consacré à la couleur dans les littératures graphiques. Qui dit couleur dit technique d’impression. L’article que je publie dans ce numéro abordera les choix de fabrication des éditions MeMo, Albin Michel Jeunesse et Planeta Tangerina. En avant-goût et pour compléter le propos, voici un entretien réalisé auprès de Isabel Minhós Martins, auteure et éditrice de Planeta Tangerina, une maison d’édition portugaise créée en 1999 et récompensée du prix du meilleur éditeur européen lors de la Foire internationale du livre pour enfants de Bologne 2013.

Le nom de Planeta Tangerina fait référence à une couleur, et les livres publiés sont eux-mêmes très colorés. Pourquoi ?

Les couleurs font partie de l’identité de Planeta Tangerina, en ce sens qu’elles sont utilisées sans timidité, avec assurance : bien souvent, elles sont même une caractéristique fondamentale d’un livre, contribuant ainsi à le rendre un peu différent ou à le distinguer carrément des autres. C’est le cas des livres illustrés par Bernardo Carvalho, par exemple, dont la palette montre une cohérence frappante. Prenons P comme Papa (trad. française, Sarbacane, 2007), Coração de mãe (trad. française, Notari, 2009), ou encore, Un jour à la plage (trad. française, Notari, 2010). Je pense que, depuis l’origine de Planeta Tangerina, les illustrateurs utilisent la couleur avec une grande liberté et en opposition avec l’idée de couleurs « adaptées » aux enfants. Le livre Quand je suis né de Madalena Matoso (trad. française, Notari, 2010), par exemple, qui parle des découvertes que fait un bébé en venant au monde, fuit volontairement les tons layettes et pastels, pour préférer une prédominance du noir, ce qui rend les autres couleurs, quand elles surgissent, encore plus vives.

Comment regarder les couleurs ?

Certains livres mettent de côté les couleurs « fondamentales », ce qui fait, que, par exemple, les visages des personnages apparaissent en bleu ou en vert. Certains enfants trouvent cela étrange – et le disent –, mais, quelquefois, cette étrangeté vient de nos univers visuels encore limités ou largement habitués à suivre des normes réalistes. Il y a aussi un âge où l’écart par rapport à la couleur réelle provoque des confusions chez les enfants ; à cet âge-là, on veut que la couleur de la peau soit la couleur de la peau… Mais remettre en cause les idées reçues s’avère très intéressant pour ouvrir nos horizons. Les enfants, après avoir vu nos livres, peuvent relever le défi de dessiner en choisissant ou en excluant des couleurs dans une palette de travail définie.

Est-ce que cela a changé votre travail d’auteure ?

À Planeta Tangerina, les auteurs de la maison jouent tous un peu le rôle d’éditeur. J’essaye d’apprendre avec les illustrateurs à travailler sans idées préconçues, en acceptant que certaines couleurs nous sont étrangères avant « d’infuser » et de nous devenir familières.

Comment travaillez-vous avec la chaîne graphique (graphistes, imprimeurs, photograveurs…) ?

La conception graphique est presque toujours réalisée par les illustrateurs eux-mêmes, ce qui facilite la cohérence chromatique de l’ensemble du projet. Nous travaillons souvent sur du papier Munken, qui est un papier difficile, parce qu’il boit l’encre et a tendance à assombrir les couleurs. Maintenant que nous savons que ce phénomène vient de « la main du papier », nous essayons de tirer profit de ces caractéristiques. Nous imprimons en quadrichromie, mais parfois également en ton direct. Tout dépend du projet. Le dernier, par exemple, O que há, est en ton direct. Nous préférons travailler avec des imprimeurs portugais, pour une question de proximité, mais aussi parce que nous sommes conscients que nous devons aider l’imprimerie européenne à survivre ; sinon, dans peu de temps, nous ne pourrons imprimer qu’en Asie…

Faut-il privilégier une fidélité aux couleurs originales de l’œuvre ou s’en écarter dans l’objectif d’un meilleur rendu des couleurs à l’impression ?

Privilégier les couleurs d’origine est la chose la plus importante. Mais il arrive qu’un illustrateur sache comment un papier spécifique ou une technique d’impression va rendre, ce qui permet de prendre en compte cette contrainte dans le travail de l’œuvre originale.

Quel artiste a changé votre manière de regarder la couleur ?

Parmi les classiques, Cézanne. Parmi les contemporains, Atak. J’ai l’impression que la majorité des adultes disent que les enfants n’aiment pas les couleurs utilisées par Atak, si éloignées de celles de Disney. Mais ce n’est pas vrai ; les enfants adorent. Les livres des éditions Media Vaca en Espagne ou ceux des éditions du Rouergue ont aussi contribué à élargir mes horizons chromatiques. J’ai également posé votre question à Madalena Matoso et à Bernardo Carvalho. Madalena se dit influencée par les couleurs de Matisse, Picasso et Lourdes Castro. Bernardo pense à Renoir, pour sa manière d’utiliser la couleur pour représenter la lumière, et à David Hockney, pour une approche moins conventionnelle de la couleur.