et alors jeunesse
Cirque et illustration

Cirque et illustration

Le cirque a souvent séduit les illustrateurs. Il suffit de considérer l’histoire du livre pour constater à quel point des images de chapiteaux, de pistes sableuses, de clowns, trapézistes ou équilibristes se sont glissés entre les pages. Avec quelques livres de référence que nous pouvons citer en rapides jalons : Le Cirque en relief de Lothar Meggendorfer (1887), Cirkus d’Élisabeth Ivanovsky (1933), ou encore, Le Petit Cirque de Fred (1973).

Quel cirque !

Les artistes invités à l’occasion de la seconde édition du Festival des illustrateurs de Moulins, qui aura lieu du jeudi 26 au dimanche 29 septembre, peuvent se réclamer d’une grande famille circassienne. Encore faut-il savoir laquelle. Sont-ils plutôt cirque plume, cirque du soleil, cirque de Pékin, Barnum, Gruss, ou encore, Fratellini ? À moins que le cirque ne soit qu’un prétexte, un accessoire, un univers vague mais propice à la fabrique d’une histoire ?

D’ailleurs, sommes-nous vraiment certains que cirque et illustration fassent si bon ménage ? Le cirque n’est-il pas également un lieu repoussoir, symbole d’enfermement, de farces et attrapes grossières, auquel certains illustrateurs refusent de se frotter ? L’ambivalence du cirque offre une résistance intéressante. Il y a les illustrateurs qui aiment, et ceux qui détestent ; ceux qui veulent se mesurer à l’archétype du cirque, et ceux qui se sentent écrasés par ce monde codifié.

Appelons sur la piste les invités du festival : Albertine, Elzbieta, Emmanuelle Houdart, Roberto Innocenti, Joëlle Jolivet, Lionel Koechlin, Lorenzo Mattotti, Kveta Pacovská, François Roca et Sara. Et voyons ce que représente (ou pas) le cirque pour chacun d’entre eux.

La parade

Albertine. On peut être une clownesse du Rotring, une funambule du trait, et pour autant, fuir le cirque en tant que thème d’histoire. Sauf à illustrer, sur demande de son éditrice, Marietta chez les clowns, un texte étrange et très intéressant de Stéphanie-Corinna Bille (La Joie de lire, 2001). Sauf à créer spécialement pour le Festival des illustrateurs de Moulins un livre d’artiste en accordéon. Avec Albertine, le cirque est plume.

Cirkus de Albertine

Elzbieta. Rarement clowns et personnages de la Commedia dell’arte auront été aussi présents dans une œuvre. Mais que représentent-ils vraiment aux yeux d’Elzbieta ? « Les clowns sont des êtres très utiles. Dans mes dessins, je me suis souvent déguisée en clown. C’est un habit très pratique lorsqu’on est content, triste ou énervé. » (in Elzbieta, L’Art à la page, coll. Images Images, 2008). Avec Elzbieta, le cirque est Annie Fratellini, première femme à jouer le clown Auguste en France.

L'Ecuyère de Elzbieta

Roberto Innocenti. Le cirque fait une apparition accidentelle dans l’œuvre de Roberto Innocenti avec son Pinocchio. L’image du pantin transformé en âne et exhibé sur la piste du cirque rend hommage à la tradition picturale. C’est une peinture de genre qui renvoie à tous nos souvenirs. Avec Roberto Innocenti, le cirque est un arché-cirque.

Pinocchio de Roberto Innocenti

Emmanuelle Houdart. Elle est la portraitiste officielle de tous les Saltimbanques (texte de Marie Desplechin, Thierry Magnier, 2011), pourvu qu’ils soient épouvantables et merveilleux, mi-humains mi-freaks. Le costume, travaillé comme un blason symbolique, est l’accessoire qui raconte l’intimité de chaque personnage. Avec Emmanuelle Houdart, le cirque est métamorphose.

Saltimbanques de Emmanuelle Houdart

Joëlle Jolivet. Elle est l’encyclopédiste du groupe, légèrement en retrait, en haut des gradins. Elle observe, recense, classe et ordonne les costumes qui défilent ; pour mieux les graver dans les planches de son bel ouvrage Costumes (Les Grandes Personnes, nouvelle édition, 2013). Ainsi le clown blanc verra son sac immortalisé à la page spectacles. Avec Joëlle Jolivet, le cirque est objet d’étude.

Costumes de Joelle Jolivet

Lionel Koechlin. Les livres de Lionel Koechlin ont une constante : ils abritent tous des personnages dansants, aériens et fantasques. Leur profession ? Jongleurs, équilibristes, trapézistes ou clowns. Leur credo ? Jouer, encore et encore. Car en ce bas monde, rien ne doit peser. Il faut traverser la vie sur un fil. Avec Lionel Koechlin, le cirque est un rêve éveillé.

Colossal Circus de Lionel Koechlin

Lorenzo Mattotti. On pense immédiatement à son album Eugenio. Mais, plus largement, on associe ses couleurs flamboyantes et saturées à l’esthétique excessive du cirque. On repense alors à tous ses personnages qui traversent la page à vive allure dans des tourbillons de craie grasse. Avec Lorenzo Mattotti, le cirque est un art total et novateur, à la démesure d’un Cirque du soleil.

Eugenio de Lorenzo Mattotti

Kveta Pacovska. Tout semble rapprocher un album de Kveta Pacovska du monde du cirque. Et pourtant, à y regarder de plus près, le pont, s’il existe, ne sera que métaphorique. Car l’album est un échafaudage de vides et de pleins, de couleurs et de formes, de répétitions et de surprises. Avec Kveta Pacovska, le cirque est un savant jeu d’équilibre.

L'Invitation de Kveta Pacovska

François Roca. Les arts de la scène sont une source d’inspiration inépuisable pour François Roca. Cirque, théâtre, fêtes foraines, opéra, tout y passe. Avec un album qui a bousculé le monde de l’édition : Jesus Betz (Seuil jeunesse, 2001). Pourquoi ce goût de la scène ? Pour représenter le clair-obscur. Pour renforcer théâtralité et dramatisation de l’histoire. Avec François Roca, le cirque est de tradition américaine, tel Barnum.

Jesus Betz de François Roca

Sara. Un seul de ses albums est consacré au cirque, La Revanche du clown (Thierry Magnier, 2011). On y retrouve en condensé tout son univers : animaux, injustice, combat, solitude… Une économie de moyens graphiques – des bouts de papiers déchirés et assemblés pour raconter une histoire – que Sara met au service de l’émotion. Avec Sara, le cirque est un hommage au réalisateur et clown Pierre Etaix (Yoyo, 1964).

La Revanche du clown de Sara