et alors jeunesse
Malika Doray

Malika Doray

Faire des livres pour les bébés est un métier ingrat. Les adultes font peu de cas de ces livres-là, jugés trop simples, trop faciles. Les bébés, eux, n’ont pas encore les mots pour exprimer leur plaisir auprès des adultes. L’incompréhension est maximale. Est-il possible de faire une argumentation en trois parties règlementaires pour montrer combien les livres de Malika Doray sont complexes et donc parfaits pour les bébés lecteurs ? Défi.

1. Ceci n’est pas un lapin

Malika Doray est devenue illustratrice par accident. Elle a suivi des études d’ethnologie, d’architecture intérieure et d’histoire : soit un parfait cursus d’illustratrice. Elle dit que c’est parce qu’elle ne sait pas dessiner qu’elle a dû inventer une manière bien à elle de faire des lapins : un corps symbolique avec une croix en guise de bouche. Peut-être. Mais elle aime surtout beaucoup l’abstraction. Représenter un lapin de manière réaliste ne l’aurait pas intéressée. Ce qui lui plaît, c’est la forme, la série et la répétition. Quand on lui demande quel artiste elle accrocherait dans son musée imaginaire, elle met Pierre Soulage en premier. Un peintre qui intitule toutes ses toiles Peinture et qui creuse indéfiniment la même recherche formelle. Voir un Soulage, c’est les voir tous, dit-elle. Peut-on également le dire de ses livres ? Lire un Malika Doray, c’est les lire tous ? En un sens, oui. Il y a une forte unité au fil de la trentaine de livres créés depuis 2002. Cette unité pourrait se résumer comme suit : un dessin au trait noir qui cerne des aplats de couleurs ; une famille de bestioles que l’on reconnaît d’un livre à l’autre ; jamais d’êtres humains ; beaucoup de blanc sur la page ; et très peu de décors. Pourtant, le parcours de Malika est plus complexe qu’il n’y paraît.

2. Jouer à faire un livre

Puisque ce n’est pas le goût du dessin qui anime Malika, que cherche-t-elle quand elle crée un livre ? Une architecture. Malika est une architecte du livre pour enfants. C’est l’une des raisons pour lesquelles elle est de plain pied avec les tout-petits : le livre est maison, il a portes et fenêtres, pliure et reliure. On le déploie parfois comme un mur ou on s’en sert comme un doudou. D’où l’importance des éditeurs avec lesquels elle travaille : Grégoire Solotareff, chez Loulou & cie, à L’École des loisirs, lui donne tous les moyens techniques pour oser des formes originales (mobiles, marionnettes, livres à système) ; Christine Morault, chez MeMo, lui permet d’explorer des couleurs délicates doublées d’un toucher sensuel grâce au papier bouffant sur lequel elle imprime les livres. Au final, Malika aime prendre des risques. Elle n’a de cesse de tordre l’objet, d’en repousser ses limites. Quitte à aller trop loin et perdre son lecteur (adulte). Celui-ci ausculte, décortique, lit attentivement le mode d’emploi. En vain. Il lui faudrait avoir deux ans à nouveau, et une intelligence des choses immédiate. Pourtant, même avec quelques errements, la démarche de Malika reste profondément intéressante.

Un manteau de pluie pour la fourmi © Malika Doray/Loulou & cie
Chez les ours © Malika Doray/Loulou & cie
livre ribambelle © Malika Doray/Loulou & cie

3. Dire des choses essentielles

Dès le premier album, on a su que Malika irait à l’essentiel : quarante pages pour parler de la mort de Mamie dans Et après (2002). C’était déjà sans concession. Le deuxième album, Dans le ventre des dames (2003), a frappé encore plus fort. Qui avait déjà parlé du cycle menstruel aux bébés ? Face A, la fécondation. Retournez le livre. Face B, les règles. Ce livre, construit tête-bêche avec ses deux histoires inversées, a beaucoup bousculé les mentalités, montrant que certains tabous perduraient plus que d’autres. Expliquer comment se fait un bébé ? Bien sûr, tout à fait normal. Expliquer un mois ordinaire ? Attention, danger. Depuis ces deux albums fondateurs, la naissance et la mort ont constitué des leitmotivs récurrents chez Malika. Ils se sont rapidement enrichis d’une exploration permanente des émotions et d’une réflexion sur la place et l’identité de chacun. Qu’est-ce que j’éprouve ? Quelles sont les limites à ma liberté ? Quel est cet autre ? Malika n’aime pas le conflit. Ses livres évitent la confrontation et l’opposition, même quand ils choisissent la forme du pêle-mêle qui, chez la plupart des illustrateurs, sert à explorer les contraires, à créer des personnages hybrides ou à provoquer des rencontres absurdes. Tout est continuité, boucle, fluidité, circulation. Malika n’est jamais aussi heureuse que lorsque le livre est sans fin. Très souvent, la dernière page nous ramène à la première. C’est le mythe de l’éternel recommencement.

Et après, page intérieure © Malika Doray/Didier jeunesse
Dans le ventre des dames © Malika Doray/Didier jeunesse
Encore, encore et encore. C’était l’objet de la rencontre avec Malika Doray à la Bibliothèque nationale de France, dans le cadre du cycle des Visiteurs du soir, le jeudi 17 octobre à 18h. Une rencontre à écouter en salle P de la BnF.