et alors jeunesse
Toon Tellegen

Toon Tellegen

Toon Tellegen est un écrivain néerlandais. Il a publié une quarantaine de livres pour enfants depuis 1984 : des histoires séparées, des recueils, des compilations, des rééditions, une fois, deux fois, douze fois, mille et une fois – son succès est tel que l’on s’y perd un peu. Sans compter sa poésie et ses romans pour adultes. Malgré tout, une fois traduite en français, sa riche bibliographie se résume à cinq livres pour la jeunesse, dont deux publiés cette année auxquels cet article est consacré : N’y a-t-il personne pour se mettre en colère ? (ill. Marc Boutavant, Albin Michel jeunesse) et J’aimerais (ill. Ingrid Godon, La Joie de lire).

N’y a-t-il personne pour se mettre en colère ?

Toon Tellegen est un écrivain très curieux des êtres humains. Il aime tellement les observer que, lorsqu’il se met à écrire, ses personnages sont des animaux. Plus on aime les hommes, plus on écrit sur les bêtes : rien de plus normal. Un écureuil, une fourmi, un éléphant, un escargot et quelques autres forment sa famille préférée. Si vous souhaitez adopter cette famille, il suffit de frapper à la porte de l’éditeur Albin Michel jeunesse qui a édité, en treize ans, trois recueils de contes : Lettre de l’écureuil à la fourmi (2000), L’Anniversaire de l’écureuil (2002) et, tout dernièrement, N’y a-t-il personne pour se mettre en colère ? (2013). À chaque livre, un illustrateur différent a mis en images les histoires de Toon. Dans l’ordre, Axel Scheffler, Kitty Crowther et Marc Boutavant. Trois pointures. Et pour le plaisir du florilège graphique, voici leurs interprétations respectives du personnage de l’écureuil :

Recueils de contes de Toon Tellegen (Albin Michel Jeunesse)

Lettre de l'écureuil à la fourmi ©Axel Scheffler/Albin Michel jeunesse

Axel Scheffler

L'Anniversaire de l'écureuil © Kitty Crowther/Albin Michel jeunesse

Kitty Crowther

N'y a-t-il personne pour se mettre en colère ? © Marc Boutavant/Albin Michel jeunesse

Marc Boutavant

Découvrir de nouvelles histoires de Toon Tellegen, c’est nécessairement philosopher sur le temps qui passe, et réfléchir aux liens, parfois étranges et complexes, qui unissent les personnes. Avec N’y a-t-il personne pour se mettre en colère ?, Toon aborde un sujet qui lui est cher, la colère, sujet déjà exploré dans Pikkuhenki la petite sorcière (Pastel, 2006). Ainsi le cochon de terre n’éprouve de colère que lorsqu’il marche sur ses deux pattes arrières. S’il garde la tête en bas, il rit. L’écrevisse, sorte de représentante de commerce spécialisée en colères, voudrait convaincre la souris d’en acheter une, mais celle-ci se contente de lui prendre une mélancolie légère. L’écureuil, poussé dans ses derniers retranchements par la musaraigne, ne parvient pourtant pas à se mettre en colère. Et caetera, et caetera, jusqu’au jour où la colère semble avoir disparu… Sous la fantaisie des situations et la délicatesse des dialogues, la réflexion est nourrissante. Typologie des colères, tenants et aboutissants, renversements et retournements : Toon Tellegen dépeint cette émotion dans toute sa complexité, sans porter aucun jugement moral, comme à son habitude.

L’illustrateur Marc Boutavant a parfaitement su rendre l’ensemble de ces animaux attachants, comme en attestent les vignettes qui ponctuent habilement le texte. Mais ce sont les pleines pages qui donnent leur plein caractère à ce grand album, réussissant à rendre vivante chaque herbe, chaque branche, chaque petit coin de sous-bois. Dessiner du feuillage est une gageure que tous les illustrateurs ne relèvent pas. Marc Boutavant excelle. Sa forêt est tour à tour verdoyante, bruissante, frissonnante, avec ses zones d’ombre et de lumière. Un lieu magique, émotionnel lui aussi, où tout est possible, ce qui confère à ce livre le goût d’un grand classique.

N'y a-t-il personne pour se mettre en colère ? © Marc Boutavant/Albin Michel jeunesse
N'y a-t-il personne pour se mettre en colère ? © Marc Boutavant/Albin Michel jeunesse
N'y a-t-il personne pour se mettre en colère © Marc Boutavant/Albin Michel jeunesse

J’aimerais

À ces contes d’animaux, il faut désormais ajouter J’aimerais, un livre très particulier et très différent de ceux que nous connaissions jusqu’alors. Ce livre croise de brefs monologues intérieurs avec les portraits de l’illustratrice Ingrid Godon. Publié initialement en Belgique flamande, chez Lannoo, puis traduit en français par un éditeur de suisse romande, La Joie de lire, J’aimerais a une drôle d’histoire éditoriale, une conception « à l’envers » des usages classiques qui veut que l’on commence par écrire le texte avant de réaliser les images. Or, Ingrid avait déjà exposé toute une série de portraits, projetant de publier un livre sans texte. Toon, convaincu que ces portraits appelaient des textes, et convaincant Ingrid, s’est lancé. Il en a écrit à profusion, sans se préoccuper de marier textes et portraits. C’est l’illustratrice et l’éditeur qui les ont assemblés. Là où, à la lecture, nous avons l’impression d’une parfaite adéquation, il y eut, en vérité, une part de hasard…

Ce livre de portraits nous montre un autre visage de Toon Tellegen, peut-être plus proche de ce que fut son quotidien. Car Toon était médecin. Ses journées ressemblaient à un défilé de patients qu’il auscultait, regardait et écoutait. En lisant ce livre pour la première fois, on peut se demander si tous ces gens ne se sont pas trouvés assis, là, face à lui, avec un problème à confier ou une guérison à trouver. Comme dans les contes d’animaux, Toon prête des pensées complexes à ces personnages. Leurs désirs peuvent être âpres, profonds, subtils, naïfs, innocents. Ils ne sont jamais niais.

J’aimerais est un ovni dans la déjà longue carrière d’Ingrid Godon. D’habitude, Ingrid aime illustrer des histoires pour les très jeunes lecteurs, avec des personnages qui bougent, des perspectives qui dansent un peu, du vent dans les pages. C’est la première fois qu’on la découvre dans des images fixes, des portraits sérieux et solennels. Ingrid rend en premier lieu hommage à la peinture classique, de la Renaissance au XIXe siècle. Ces étranges faces lunaires pourraient avoir des ancêtres dans des familles flamandes ou italiennes. Tiens, voici, pourquoi pas, les cousins Raphaël, Bellini, van Cleve ou Botticelli… Certains portraits vous regardent avec beaucoup de conviction, de force, de tristesse ou d’attente.

Portrait de Paula par Ingrid Godon (p. 69) / Autoportrait par Raphaël

Portrait de Paula par Ingrid Godon (p. 69) / Autoportrait par Raphaël

Portrait de Léonard par Ingrid Godon (p. 15) / Portrait de jeune homme par Bellini

Portrait de Léonard par Ingrid Godon (p. 15) / Portrait de jeune homme par Bellini

Portrait d'Oscar par Ingrid Godon (p. 13) / Autoportrait de Van Cleve

Portrait d’Oscar par Ingrid Godon (p. 13) / Autoportrait de Van Cleve

Portrait de Piero par Ingrid Godon (p. 45) / Autoportrait par Botticelli

Portrait de Piero par Ingrid Godon (p. 45) / Autoportrait par Botticelli

Ingrid aime observer les gens. Elle n’arrête jamais, dit-elle. En faisant ici leur portrait, elle fige un instant solennel, unique, à la manière du photographe allemand August Sander qui savait si bien saisir le regard de ses contemporains au XIXe siècle. Ingrid s’est d’ailleurs inspirée de vieilles photos de famille. En clin d’œil aux albums photos d’antan, J’aimerais intercale, ici et là, des feuilles de calque, comme s’il fallait protéger les portraits de la poussière ou empêcher les tirages de coller entre eux. La couverture du livre, elle-même, est entourée d’une jacquette en calque. C’est une belle trouvaille qui résume parfaitement le projet du livre : le calque empêche de bien voir le portrait de la couverture, il fait filtre. Quand on le soulève, la personne se révèle. C’est exactement à ce « révélateur » que la lecture du livre nous convie. Le plus troublant, c’est qu’une fois le calque soulevé, le texte lu, et le portrait regardé sous toutes les coutures, l’intériorité de chacun reste entière. Leur mystère intrinsèque est insondable. Lire J’aimerais, c’est faire l’expérience de cette résistance.

Si je lisais cette annonce : « Recherchons jeune homme mystérieux pour activités secrètes », je postulerais aussitôt.
« Enfin, enfin ! » s’écrieraient-ils en me voyant, parce qu’ils n’auraient encore jamais rencontré quelqu’un de si mystérieux.
Je dépasserais toutes leurs attentes, car je serais non seulement mystérieux, mais aussi impénétrable. Or la vraie impénétrabilité est rare.
Le lendemain, je commencerais mes activités secrètes, sur lesquelles je ne pourrais faire aucun commentaire.
La nuit, je devrais dormir avec un sparadrap collé sur la bouche, afin de ne rien révéler pendant mon sommeil.
Et si quelqu’un venait à me demander : « Que fais-tu désormais ? », je hausserais les épaules et je répondrais, le visage impassible et l’air impénétrable : « Rien de particulier. »
S’ils savaient !
Léonard (p. 14)