et alors jeunesse
Pourquoi 2013 a trépassé

Pourquoi 2013 a trépassé

Revenons sur l’année 2013 avec ce compte à rebours fatidique en 6 livres d’images flingueurs. Tout commence au mois de mars à quelques jours du Salon du livre de Paris…

14 mars
Lafcadio, le lion qui visait juste de Shel Silverstein (Les Grandes Personnes)

On aurait dû se méfier d’un printemps qui déterrait de l’oubli un classique de l’édition jeunesse américaine pour célébrer le cinquantième anniversaire de sa parution. Ce livre, traduit une première fois en français en 2006 par les éditions Passage piétons sous le titre Lafcadio, le lion fin tireur, revient rôder dans nos bibliothèques grâce aux éditions des Grandes Personnes et sous une nouvelle traduction de Valérie Le Plouhinec. On rugit de plaisir devant ce lion qui sait si bien manier la gâchette de son fusil qu’il se fait embaucher dans un cirque et devient mondialement célèbre. Mais un lion chasseur raffolant des marshmallows est-il encore un lion ? Sous la plume de Shel Silverstein (1930-1999) – pour les mots comme pour les dessins –, Lafcadio se métamorphose de lion-lambda-des-savanes en dandy new yorkais à la crinière soignée, puis en vieux baroudeur désabusé, avant de revenir chasser sur sa terre natale… Une histoire absurde et drôle à laquelle les dessins – simples traits noirs filiformes – donnent beaucoup d’épaisseur. Lafacadio est le roi des flingueurs. Honneur à toi, ô roi !

Lafcadio, couverture  Shel Silverstein/Les Grandes Personnes, 2013.
Lafcadio, page intérieure  Shel Silverstein/Les Grandes Personnes, 2013.

15 mars
Le Bandit au colt d’or de Simon Roussin (Magnani)

À peine avait-on lâché Lafcadio dans les rayonnages que, le lendemain, déboulait une bande de hors-la-loi, tout droit venus des fins fonds de l’Ouest américain. Cow-boys et indiens sont des personnages bien connus du livre de jeunesse. Mais, la plupart du temps, ils ne sont que des archétypes. On lit une simple histoire de cow-boys et d’indiens. Il est très rare d’avoir le sentiment de « lire un western ». Or, Simon Roussin aime beaucoup les transpositions. Son premier album, Les Aventuriers, paru chez Magnani en 2012, osait déjà un genre atypique, la science-fiction, pour une histoire peu commune dans l’album jeunesse, la machine à remonter le temps, le tout en 32 pages épurées. On retrouve le même jeu avec Le Bandit au colt d’or. Deux frères, orphelins, vont par un curieux hasard suivre des chemins de vie bien différents : l’un devient un bandit dont la tête est mise à prix, quand l’autre mène une existence vertueuse. Mais l’un aurait tout aussi bien pu se trouver à la place de l’autre. Le thème du double nous entraîne dans une histoire complexe, par-delà bien et mal, avec tous les ingrédients d’un bon western : grands sentiments, grands espaces, et grande tragédie. Les images, réalisées aux feutres, explosent de couleurs. Le pictural l’emporte sur le trait. Mais leur caractère outrancier et saturé n’enlève rien à la limpidité des scènes représentées. Bien au contraire. Simon Roussin prend plaisir à dessiner les morceaux de bravoure les plus attendus, tels l’attaque de diligence, la ferme encerclée, la bagarre au saloon, etc. C’est un hommage nostalgique à un far west cinématographique. Nous le suivons.

Le bandit au colt d'or, couverture  Simon Roussin/Magnani, 2013.
Le bandit au colt d'or, page intérieure  Simon Roussin/Magnani, 2013.

27 mars
Nils, Barbie et le problème du pistolet de Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen (Albin Michel jeunesse)

La Norvège n’est pas en reste. Un beau vivier d’extrémistes et de tueurs en série. Voyez ce pauvre garçon qui voudrait que son père lui offre une poupée Barbie. Pas assez viril, fiston ! Prend plutôt un pistolet. Alors que la société enterre allègrement l’utopie des années 1970 où filles et garçons étaient égaux et indifférenciés en jouets, que l’édition jeunesse suit le mouvement en distinguant les livres pour les garçons de ceux pour les filles (facile, ils sont roses avec des paillettes), le sujet n’est pas si courant. Mais comme il est porteur d’un message sensible, on se prend aussitôt à douter de l’histoire : n’est-elle pas simple prétexte à un discours « oui, les garçons ont droit de jouer à la poupée » ? Et on se piège toute seule. Car suspecte-t-on les livres plus consensuels qui passent, en contrebande, à leurs lecteurs une idéologie pourrie ? Finalement on a les mêmes problèmes que le père de cette histoire : on se prend les pieds dans les apparences. Nils veut un jouet, car ce jouet le rapproche de sa voisine Angelika. Ah, la voix aiguë et gracieuse d’Angelika… Un émerveillement ! C’est tout et c’est suffisamment subtil pour échapper à une récupération idéologique. Nils rêve peut-être d’être une fille. Nils est peut-être amoureux. Nul ne sait. Ça le regarde. Un peu de respect pour l’enfant. Saluons au passage l’univers graphique de Mari Kanstad Johnsen – que nous découvrons pour la première fois en France et dont c’était le premier album jeunesse – car elle apporte à cette histoire un souffle graphique ébouriffant. On a l’impression d’entrer dans le monde intérieur de Nils dont les personnages, les couleurs, les émotions viennent se superposer au monde réel, et le métamorphoser. Mari est la sœur cadette de Åshild Kanstad Johnsen, l’illustratrice de la série Tibois chez Rue du monde. Décidément, la Norvège fabrique également d’excellentes illustratrices.

Nils, Barbie et le problème du pistolet, couverture  Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen/Albin Michel jeunesse, 2013.
Nils, Barbie et le problème du pistolet, page intérieure  Kari Tinnen et Mari Kanstad Johnsen/Albin Michel jeunesse, 2013.

3 avril
Western de Gaëtan Doremus (Autrement jeunesse)

Chut ! Ici, on tue en silence. Bienvenue dans ce nouvel opus de la collection « Histoires sans paroles » des éditions Autrement jeunesse. Prendrez-vous le risque de tourner sans bruit ni mots les pages de ce livre ou vous lancerez-vous dans une interprétation bavarde ?
Tout commence dès la couverture : un shérif (un âne), à cheval sur une hyène (enfin, on dirait), conduit son prisonnier (un renard) vers le pénitencier. Ils sont suivis par un troisième larron (une coccinelle). Cet ordre initial va être rapidement bousculé. Le prisonnier s’évade, le shérif le rattrape. Mais, au moment crucial du duel où les flingues vont enfin parler, voici que la coccinelle volette de l’un à l’autre… C’est le second album de Gaëtan Dorémus dans cette collection (cf. Chagrin d’ours, 2010) et c’est une réussite. Le motif de la course-poursuite est certainement l’ingrédient narratif qui fonctionne le mieux dans ces albums sans parole. Il est efficace pour le suspens, pour la lisibilité des actions, pour les retournements de situation. Mais c’est le coup de crayon de Gaëtan Dorémus que nous retenons avec son principe de hachures qui construisent et singularisent les décors : coucher de soleil, nuit étoilée, canyon… Les perspectives ainsi créées, comme les couleurs très particulières choisies, donnent l’impression de vivre une grande aventure dans les Rocheuses.

Western, couverture  Gaëtan Dorémus/Autrement jeunesse, 2013.
Western, page intérieure  Gaëtan Dorémus/Autrement jeunesse, 2013.

14 octobre
Jenny la cow-boy de Jean Gourounas (Atelier du poisson soluble)

Et le western continue, starring Jenny dans le rôle de « la cow-boy », Kirk dans le rôle du putois, Clint dans le rôle du lynx, ou encore, Gary dans celui du coyote… Réalisateur : Jean Gourounas. Un graphiste, auteur, illustrateur que l’on suit depuis dix ans exactement. Et si le jeu visuel est la clé de lecture de ses albums, la gourmandise sonore n’est pas en reste. La plupart de ses livres s’appuient, en effet, sur le rythme et les sonorités des mots. On se souvient de Grosse légume (Le Rouergue, 2003), un de ses premiers livres, où un vers de terre se faufilait au cœur des légumes avec moult onomatopées de plaisir. Ou encore de l’album Wadaï (Le Rouergue, 2006) où un jeune garçon transforme la corvée de patates en combat de samouraïs, avec tous les bruitages ad hoc. Même jubilation avec Jenny la cow-boy où bruitages, onomatopées, insultes et répétitions assurent un parfait cocktail de lecture. Alors, maintenant, fini de rire, on veut des aveux ! Qui a posé sa sale patte sur le cheval de Jenny ?

Jenny la cow-boy, couverture  Jean Gourounas/Atelier du poisson soluble, 2013.
Jenny la cow-boy, page intérieure  Jean Gourounas/Atelier du poisson soluble, 2013.

6 novembre
Romance de Blexbolex (Albin Michel jeunesse)

Le coup fatal à 2013 fut porté par le maître Blexbolex. On savait depuis L’Imagier des gens et Saisons (Albin Michel jeunesse, 2008 et 2009) qu’on avait affaire à l’un des plus gros calibres de l’édition jeunesse. On ne s’attendait tout de même pas à pareil coup de dynamite pour ce troisième opus du triptyque blexbolexien consacré au genre de l’imagier. Brigands armés jusqu’aux dents, soldats en ordre de bataille, duels à l’ancienne, sabotages, accidents, explosions… Quelle charmante Romance ! En vérité, ce livre contient tous les livres. C’est une somme, une encyclopédie, un laboratoire, un condensé, une essence de livre. C’est un livre total. Est-ce la raison pour laquelle le Salon du livre de jeunesse de Montreuil lui a décerné la pépite de l’ovni ? Peut-être mais on le regrette. Ce livre n’est pas un ovni, c’est un album. Très audacieux. Comment est-il construit ? À la mode oulipienne. On part d’une premier chapitre en trois images (l’école, le chemin, la maison) et, à partir de ce schéma initial et minimal, chaque chapitre suivant – on en comptera sept au total – va reprendre et amplifier les aventures que l’on peut vivre sur le chemin qui conduit de l’école à la maison. De trois images, on passe à cinq (l’école, la rue, le chemin, la forêt, la maison), de cinq à neuf, de neuf à dix-sept, pour finir avec une septième séquence développée sur deux cent cinquante-sept images. Ça calme. Avec une telle construction, on comprend aisément pourquoi toutes les péripéties narratives sont possibles, de l’accident au débarquement, de l’enlèvement à l’arrestation, sans oublier l’amour, l’aventure, la poésie, la rencontre, etc. Car, entre chaque image et sur chaque image, le lecteur peut se raconter l’histoire qu’il souhaite. Il fait les liens. Il interprète. Il suit le chemin tracé par Blexbolex ou il s’en écarte. Mais peut-être que le jeu de lecture le plus troublant naît avec la comparaison des séquences. Pourquoi comparer les séquences ? Pour le plaisir de voir l’histoire s’amplifier, certes. Mais surtout parce que l’amplification se double de phénomènes très étranges. Arrive-t-il un accident dans l’histoire ? L’image et le mot, en légende, se renversent, tête en bas. Arrive-t-il une disparition ? Alors l’image et le mot s’effacent. Retournements, chaos, pertes affectent le récit – ses images comme sa typographie. La complexité allant grandissant de chapitres en chapitres, on devine à quelle expérience Blexbolex veut nous conduire : celle du temps et de la remémoration. Je me souviens avoir croisé ce personnage, je me souviens de ce détail, je me souviens de cette image. Ah, celle-ci aussi ? Vraiment ? Autrement peut-être ? Et de lire et relire, d’aller et venir, jusqu’à mémoriser notre chemin, comme un Petit Poucet. Notre mémoire individuelle est engagée dans un récit fragmenté, infini et collectif.

Romance, couverture  Blexbolex/Albin Michel jeunesse, 2013.
Romance, page intérieure  Blexbolex/Albin Michel jeunesse, 2013.

Voilà pourquoi 2013 a trépassé sous nos yeux innocents et complaisants. On en attend pas moins de deux mille quatatatatatatorze… Sortez bien couvert(e)s et excellente année de lectures.